Dans le mythe d’Orphée, un homme descend aux Enfers pour retrouver celle qu’il aime. Cette histoire ancienne peut-elle nous aider à penser la place de celui qui accompagne un proche en souffrance ? Jusqu’où aller avec l’autre sans se perdre soi-même ?
Quand une personne que l’on aime traverse une blessure psychique, le premier réflexe est souvent de vouloir l’aider, de comprendre ce qui lui arrive, de trouver les bons mots et d’être là quand elle en a besoin. Parfois, de retrouver celui ou celle que l’on connaissait avant.
Mais accompagner peut mener l’aidant sur un chemin qu’il n’avait pas imaginé. Une réalité que Stéphane Saison, Président d’APTE, a lui-même traversée.
Orphée : descendre parce que l’on aime
Dans la mythologie grecque, Orphée perd Eurydice, la femme qu’il aime. Il refuse de l’abandonner à la mort et descend aux Enfers pour la retrouver. Sa musique touche les dieux qui acceptent qu’Eurydice remonte avec lui dans le monde des vivants, mais à une condition : qu’il marche devant elle, sans se retourner avant d’avoir quitté les Enfers.
Presque arrivé au terme du chemin, Orphée doute et se retourne. Eurydice disparaît.
Un mythe n’est ni une théorie psychologique ni un modèle d’accompagnement, mais il éclaire ce qui se joue chez celui qui accompagne. Vouloir ramener l’autre, douter, s’inquiéter, tout cela peut faire oublier ses propres limites.
Quand l’aidant descend à son tour
Une blessure psychique ne touche pas seulement la personne qui l’a vécue. Elle peut également entrer dans le quotidien. Elle change les silences, les habitudes, les relations. Chez les primo-intervenants, le traumatisme s’invite à la maison, sans bruit.
Le proche prend alors en charge ce que l’autre n’arrive plus à faire. Il tente de préserver l’équilibre de la famille. D’une certaine manière, lui aussi descend, même s’il n’a pas vécu l’événement traumatique. Il ne ressent pas nécessairement ce que ressent l’autre, mais il vit au plus près du séisme et de ses conséquences.
Accompagner n’est pas sauver
Aimer quelqu’un donne envie de le ramener vers la lumière. Pourtant, aussi fort soit ce lien, personne ne peut faire le chemin intérieur à la place de l’autre.
L’aidant peut être présent sans exiger de parole, écouter sans chercher immédiatement une solution, proposer une promenade, partager un repas ou simplement rester là lorsque les mots manquent.
Il n’a pas à devenir celui qui sauve. Il peut dire : « Je peux avancer avec toi suffisamment loin pour que tu ne sois pas seul, mais je ne peux pas faire le chemin à ta place. »
Le moment où Orphée se retourne
Orphée se retourne parce qu’il veut vérifier qu’Eurydice le suit. L’aidant connaît ce mouvement : Va-t-il mieux ? Pourquoi ne parle-t-il toujours pas ? Pourquoi s’isole-t-elle encore ? Est-ce que je fais ce qu’il faut ? Est-ce que je devrais faire davantage ?
Pour Joseph Campbell, les grands récits mythologiques racontent souvent un passage : quitter un monde familier, traverser l’épreuve, puis trouver le chemin du retour. L’aidant, lui, peut parfois rester pris dans cette traversée. À force de regarder comment va l’autre, il peut finir par ne plus voir comment il va, lui.
Les signes sont souvent discrets : fatigue, irritabilité, sommeil perturbé, abandon d’activités personnelles, isolement ou parfois l’impression de ne plus savoir ce que l’on veut pour soi.
À force d’accompagner l’autre vers la sortie, l’aidant sait-il encore où se trouve la sienne ?
Garder un lien avec le monde des vivants
Continuer à travailler, voir des amis, sortir, dormir, rire sans culpabilité et pouvoir dire parfois : « Aujourd’hui, je n’ai pas les ressources. » Cela peut sembler secondaire lorsque quelqu’un que l’on aime souffre, mais ça ne l’est pas. Ces espaces permettent à l’aidant d’exister autrement qu’à travers son rôle d’aidant.
Poser une limite ne signifie pas abandonner. C’est dire : voilà jusqu’où je peux aller aujourd’hui sans me perdre. Et c’est aussi ce que développe le travail d’APTE sur l’épuisement des proches.
Dans le mythe, celui qui descend doit garder quelque chose qui le relie au monde des vivants. Non pas pour abandonner Eurydice, mais pour savoir vers où remonter.
Ne pas chercher à retrouver celui d’avant
Beaucoup de proches espèrent retrouver la personne qu’ils ont connue. Après certaines expériences traumatiques, le retour n’est pas toujours un retour à l’identique.
Patrick Clervoy utilise l’image de Lazare pour décrire le dérèglement relationnel qui peut s’installer entre une personne traumatisée et son entourage. Comme Lazare revenu parmi les vivants, la personne est bien là, mais quelque chose a changé, tandis que ses proches peuvent continuer à attendre celle qu’ils connaissaient avant.
Il ne s’agit pas nécessairement de revenir en arrière, mais parfois de construire l’après.
Et quand les Enfers de l’autre commencent à entrer en soi ?
Vivre longtemps auprès de la souffrance d’un proche laisse des traces. Stéphane Saison en témoigne dans Le Tas. Il y raconte sans filtre comment, au fil de cette traversée, sa propre vie a été profondément bouleversée, jusqu’au divorce, au déménagement et à la démission.
Ce que vit l’aidant ne se confond pas avec ce que traverse la personne traumatisée. Pourtant, cette proximité répétée avec sa souffrance peut avoir des conséquences. Charles Figley a notamment travaillé sur la fatigue de compassion et le stress traumatique secondaire. Ses travaux montrent qu’une exposition prolongée à la souffrance d’autrui peut contribuer, chez certains proches, à de l’épuisement et à différentes manifestations psychologiques ou physiques.
Reconnaître que l’on souffre soi-même ne veut pas dire que l’on aime moins. Cela signifie aussi accepter que celui qui aide ait, à son tour, besoin d’aide.
Trouver un proche à qui parler, consulter un médecin ou un psychologue, rejoindre un groupe de parole : autant d’espaces où, pour une fois, l’aidant n’a plus à soutenir, rassurer ou tenir. Il peut simplement déposer ce qu’il traverse.
C’est aussi l’une des raisons d’être de la plateforme digitale créée par APTE. Elle offre aux proches un espace qui leur est également destiné, pour s’informer, trouver des ressources et ne pas rester seuls avec ce que l’accompagnement dépose peu à peu chez eux.
Descendre sans perdre le chemin
Si la fatigue, l’irritabilité ou l’isolement durent, parlez-en à votre médecin ou à un psychologue. Vous n’avez pas à attendre d’être à bout de forces.
Être aidant, ce n’est pas rester à l’entrée des Enfers en demandant à l’autre d’en sortir. Ce n’est pas non plus descendre pour le sauver. C’est le rejoindre assez loin pour qu’il ne soit pas seul, sans perdre soi-même le chemin du retour.
Courage, endurance, maîtrise de soi, résistance à la douleur, sont autant de qualités qui ont longtemps été associées à la virilité masculine. Dans les métiers opérationnels, elles répondent aussi à une autre réalité, celle de savoir fonctionner dans des situations que beaucoup ne rencontreront jamais.
Dire : « Cette intervention ou cette mission m’a touché. » « J’ai eu peur. » « Je dors mal depuis quelque temps malgré la fatigue. » « Je n’arrive plus à faire comme avant. »
Elle a servi. Elle a permis de partir en intervention ou en mission malgré l’appréhension, de rester concentré quand tout s’accélérait, de rassurer une victime sans l’être soi-même, de continuer quand la fatigue ou l’horreur auraient pu faire vaciller.
Lorsque cette stimulation disparaît, le calme peut être agréable au début, mais il peut aussi rapidement devenir étrange.
Lorsqu’on a passé une grande partie de sa vie à se définir aussi par son métier, sa fonction ou sa mission, la retraite peut obliger à regarder autrement la place que l’on occupait jusque-là.
L’intervention se termine. La garde ou la mission s’achève. On rentre chez soi, mais ce qui a été vécu ne s’arrête pas toujours au seuil de la porte.
Dans le couple, cela peut se traduire par de l’irritabilité, du repli, une difficulté à partager ses émotions, un évitement de l’intimité ou, pour le conjoint, l’impression de devoir constamment surveiller ce qu’il dit et ce qu’il fait de peur d’aggraver la situation.
Les enfants ne connaissent généralement pas ce qui s’est passé pendant une intervention ou une mission. Mais ils perçoivent les changements. Ils remarquent le ton, les silences ou un parent présent mais moins disponible émotionnellement. Certains deviennent très sages pour ne pas déranger, d’autres s’agitent ou se replient.
L’équithérapie est une approche thérapeutique psycho-corporelle qui s’appuie sur la relation avec le cheval. Contrairement à ce que son nom peut laisser penser, elle ne consiste pas à apprendre à monter à cheval. Le travail peut passer par l’observation de l’animal, la marche à ses côtés, le contact ou simplement le fait de rester en sa présence. Une séance peut ainsi se dérouler entièrement à pied.
Les interventions assistées par le cheval font aujourd’hui l’objet de recherches dans le champ du stress post-traumatique et les résultats disponibles sont encourageants, même si les études restent encore peu nombreuses.
Elle ne remplace pas un suivi psychologique classique, mais propose un autre point d’entrée, par le corps et par la relation avec le cheval, là où les mots seuls ne suffisent pas toujours.
La plateforme réunira un centre de ressources composé d’articles, de fiches pratiques, de témoignages, de récits symboliques et de recommandations de lecture.
La plateforme digitale peut être envisagée comme le futur centre APTE dans sa version numérique. Elle en constitue la première étape avant son ouverture et en porte déjà l’esprit, les valeurs et les missions, en rendant accessibles des ressources, des parcours et des accompagnements à distance.

Dans Le Tas, Stéphane Saison revient sur l’intervention du 25 août 2003 à Aubervilliers, lorsqu’un bâtiment en feu s’effondre sur les secours. S’il en ressort indemne physiquement, deux de ses frères d’armes sont ensevelis sous les décombres. Il raconte l’après-intervention, le stress post-traumatique et le poids silencieux porté par ceux que l’on croit solides. Un témoignage profondément humain sur la blessure invisible, la résilience et l’homme derrière l’uniforme.
Dans L’Épreuve du feu, Stéphane Saison revient sur les séquelles invisibles du traumatisme psychique et sur le chemin de reconstruction après l’effondrement. À travers son expérience de sapeur-pompier, il porte un regard sur l’évolution du métier, la santé psychique dans les professions de l’urgence et la reconnaissance des blessures invisibles. Un témoignage lucide et profondément humain sur celles et ceux qui sauvent, mais qui doivent parfois apprendre à se sauver eux-mêmes.
Depuis près de 40 ans, je porte l’uniforme avec fierté. Comme beaucoup de sapeurs-pompiers, j’ai appris à intervenir, à agir vite, à tenir debout dans des situations parfois extrêmes. Dans ces métiers de l’engagement, on apprend à mettre ses émotions de côté pour rester efficace. On avance, on enchaîne les interventions, parfois on serre les dents.
Dans mon parcours, il y a eu un avant et un après ce 25 août 2003. Pendant trois ans, j’ai fonctionné. Je décalais, je travaillais, tout allait bien en apparence.
Les proches voient les changements : le repli, l’irritabilité, les absences, les réactions disproportionnées. Ils peuvent voir de l’agressivité là où il y a de la peur, du désintérêt là où il y a de l’épuisement. La personne blessée, elle, se tait, se cache, pour ne pas inquiéter. Ou parce qu’elle n’a plus les mots et la force. Ou parce qu’elle a honte.
Le chemin a été long, parfois non linéaire. Des améliorations, des rechutes, des années difficiles. Les conséquences ne se limitent pas aux symptômes. Dans mon parcours, elles ont aussi touché ma vie familiale, professionnelle et personnelle : un divorce, un déménagement, une démission. Mais avec le temps, les images ont perdu de leur violence. Les nuits sont redevenues plus apaisées et j’ai repris goût à la vie.
Cette séance de dédicace fut aussi l’occasion de rappeler le sens de l’action portée par
Au-delà de la signature du livre, cette journée a été un moment de rencontre, de dialogue et de partage. Les échanges autour de Dans le feu de l’action ont permis d’aborder, avec simplicité, ce que vivent les sapeurs-pompiers dans l’exercice de leur engagement au service de la population : la réalité du terrain, la force du collectif, mais aussi l’impact que certaines interventions peuvent laisser dans le temps.